Récit d'un émigré à Paris

-Eduardo Pérez Viloria-

Récit d'un émigré à Paris

Nos destins sont plongés dans un monde de contingence et de hasard. Des philosophes tels que Søren Kierkegaard et Albert Camus suggèrent que nos circonstances individuelles nous confrontent à la responsabilité que ressent notre âme. Des circonstances tissées comme des fils invisibles qui déterminent notre avenir. Comme des papillons imprévisibles, nos vies sont influencées par d’innombrables facteurs externes, et c’est dans cette énigme magique et impénétrable que se trouve l’essence de notre existence.

I

Circonstances. Le mot clé. Ce sont des circonstances politiques inattendues dans mon pays qui m’ont amené à prendre une direction inconnue. Victime des représentants des deux côtés de la table, une guerre par pouvoir où les deux côtés sont des victimaires. Une solution élégante était (c’est-à-dire partir sans se battre : s’enfuir, c’est pour les lâches ?) de poursuivre mes études supérieures à l’étranger, ainsi, inspiré par Horacio Oliveira, j’ai décidé de venir dans la ville mythique et onirique appelée Paris.

Ce Paris que j’ai connu à travers la littérature, grâce à García Márquez, Cortázar, Fuentes et Neruda, ce Paris des bohèmes, des intellectuels et des artistes. Cette capitale, où le temps et l’espace pourraient être fluides et changeants, ce qui ajoute une dimension surréaliste au quotidien. Un endroit où chacun de nous pourrait trouver sa propre identité et chercher des réponses aux questions existentielles les plus complexes… C’est-à-dire, quitter mon pays pour venir dans une ville pleine de mystères, de significations énigmatiques, ici je me lancerais dans une aventure où la réalité et la fantaisie seraient étroitement liées.

II

Je suis arrivé dans cette ville il y a plus de 6 ans. Accompagné d’une valise, de beaucoup d’espoirs et zéro connaissance de la langue française. Pays inconnu, sans personnes connues, un hôtel situé aux environs de Saint Sulpice, mon domicile temporaire. Je ne mettrai pas de lignes mélodramatiques dans mon histoire, je n’ai pas traversé la mer en nageant en compagnie des requins, ni traversé des déserts, et ne suis encore moins arrivé caché dans un camion transportant des pommes de terre. J’étais un Vénézuélien aux conditions économiques de vie adéquates, mon séjour ici devait donc être facile, confortable et rempli de joie.

Mon bonheur n’a pas duré longtemps, le lendemain de mon arrivée un processus de super-inflation (on parle de plus de 10 000%) a commencé au Venezuela et toutes mes économies se sont transformées en « poussière ». L’aventure a donc pris la forme d’une véritable aventure…

III

Il faut accepter que l’année en question ait mal commencé pour tout le monde : le 20 janvier, le milliardaire républicain Donald Trump, âgé de 70 ans, prend ses fonctions de président des États-Unis. Deux mois plus tard, Londres lançait le processus de sortie de l’Union européenne. Tremblement de terre politique en France. Le 7 mai, le centriste et pro-européen Emmanuel Macron, 39 ans, remporte largement les élections présidentielles du pays.

Si nous l’analysons en profondeur, ma situation personnelle à cette époque était insignifiante par rapport à ce qui se passait dans le monde, mais ce sont aussi ces circonstances qui m’ont amené ici : parce que Trump a remporté la présidence, le Venezuela a été victime d’un blocus économique, cause de l’aggravation de la crise qui sévissait déjà dans mon pays d’origine, par contre, si l’extrême droite, plutôt que Macron avait remporté les élections, on ne m’aurait  sûrement jamais donné mon visa étudiant, et mon voyage aurait pris fin avant d’avoir commencé.

 Paraphrasant le libérateur Simon Bolivar : je suis l’homme des difficultés.

IV

J’ai décidé de rester en France alors que je n’avais que l’argent liquide qu’on peut légalement introduire en Europe, astucieusement ou par ignorance j’avais payé 3 mois d’avance là où je séjournais, ce qui m’a donné un bref avantage au temps (je vous laisse le droit de rire à cette dernière affirmation). L’année s’est terminée pour moi entre quatre murs, seul et au bord de la dépression. Mais ce sont les moments où un écrivain sans talent avec trois bouteilles de vin de mauvaise qualité devient un imparable créatif.

Tout n’allait pas si mal, j’observais la première chute de neige de mon existence, Paris n’avait pas connu quelque chose de pareil depuis des années.

V

Nos circonstances sont des versets de notre épopée personnelle, où nous luttons pour déchiffrer l’énigme de la liberté, affrontons des épreuves éthiques, dansons avec l’incertitude existentielle, forgeons des vertus dans le creuset de l’adversité et contemplons le reflet du temps dans le miroir de notre existence. Les circonstances sont la toile sur laquelle nous peignons nos vies, recherchant le sens et la beauté de chaque trait.

Si je vous racontais chaque segment de cette histoire, cela prendrait des années, mais je pourrais résumer en vous racontant qu’à l’école où j’ai étudié le français, j’ai rencontré une mère nommée Elsa et une tante nommée Françoise. A cette époque, Paris m’a aussi donné plusieurs frères et sœurs, d’autres mères et pères, comme Aldo, César, Fernando, Pablo ou encore Max, Félix, Fabiana, Marianela et Camille.

Amours et chagrins, amours, chagrins et chagrins.

Mon français s’est amélioré, même si mon accent a pris une direction différente.  

 VI

Plusieurs années ont passé, plusieurs verres de trop… J’ai appris le français, j’ai pu entrer à l’université, ma vie retrouvait une certaine stabilité. 16 mars 2020. Délirant comme la plupart, je croyais que le problème serait résolu en une semaine : dans le silence du confinement, le virus dansait dans des ombres invisibles. Des rues vides, des murmures d’angoisse, le monde en pause. Les meilleurs scientifiques cherchaient des réponses, tandis que la peur recouvrait l’humanité d’un voile. Temps de réflexion forcée, le coronavirus a tissé un récit de résistance et de solidarité, où le vers de l’espoir se mêlait à une réalité lointaine.

Nous sommes revenus à la réalité. J’ai obtenu mon diplôme, je cherchais un travail, même peu satisfaisant  qui me permettrait de gagner ma vie. On a écrit. On boit. On boit. Les amis s’éloignent, de nouveaux amis arrivent. La solitude continue là, présente, murmurant à votre oreille, des mots qui transforment votre cœur en Lego.

VII

Je suis tombé amoureux : n’importe quel jour de n’importe quel hiver parisien, je la voyais pour la première fois… sourire en portrait, accompagné d’yeux radieux qui se cachaient timidement derrière des lunettes aux dimensions douteuses, se posa devant mes yeux, puis un « bonjour » sortit de ses lèvres, angélique lyrique supprimant toute réponse possible de ma part : on pourrait définir cet instant-là de sublime.

Chagrin d’amour. Tequila pour l’oubli.

VII

L’expatrié est un philosophe du déplacement, naviguant sur les eaux turbulentes de l’identité. Entre les rives de la perte et du déracinement, construisez des ponts de compréhension dans l’incertitude. Dans son odyssée, il découvre que la patrie n’est pas un élément géographique, mais plutôt un dialogue intime avec la double nature de l’être. Qu’est-ce que la patrie sinon le battement du cœur ? L’expatrié, poète de l’existence, écrit sa propre épopée dans le labyrinthe de l’exil.

Combien de temps me faudra-t-il pour comprendre ?

Publié initialement dans Mediapart